A l'heure dite le téléphone sonna.
Il décrocha et la petite voix demanda :
- Tu m'écoutes ?
- Je t'écoutes, répondit l'homme.
- Voilà, j'ai onze ans, je m'appelle Justine et je suis une fille. Je suis toute seule a la maison. Je n'ai pas de soeur, mais j'ai deux grands frères, un chat et des poupées. Mon père, il est parti, c'est ma maman qui me l'a dit ; il est malade, en ce moment il est dans une clinique pour les drogués. On le soigne pour qu'il ne prenne plus de drogue, parce qu'il en prenait beaucoup, et ça se voyait tout le temps même quand il venait me chercher à l'école, je me cachais pour pas que l'on me voie avec lui, j'avais honte. On avait l'impression qu'il dormait tout le temps, même quand il marchait.
Ma maman, elle travaille toute la nuit, je ne la vois jamais, parce que, dans la journée, elle dort.
Elle est danseuse, ma mère, elle danse pour des hommes assis devant elle et ils l'aiment beaucoup parce qu'ils l'applaudissent tout le temps ; c'est elle qui me l'a dit.
Mais moi, je suis toute seule la nuit, et je m'ennuie et je m'ennuie...
A ce moment-là, la petite fille s'arrêta de parler, elle avait tout raconté d'une traite, rapidement, sans émotions ; un peu comme si elle récitait un poème devant sa maîtresse à l'école.
Et l'homme, lui, l'avait écoutée en silence.
Alors, il y eut pendant encore un moment ce joli silence, chacun d'entre eux entendait de l'autre juste le faible bruit de sa respiration dans l'écouteur.
Et puis l'homme lui demanda :
- Mais qu'est-ce que tu fais toute seule la nuit quand tu t'ennuies, et tes frères, il ne s'occupent pas de toi ?
- Non, personne ne s'occupe de moi, et moi je fais ce que je veux, je fais ce que je veux, dit Justine presque agacée, brisant la tonalité douce de sa petite voix.
Quand mes frères vont dormir, je vais dans la chambre de ma mère et j'ouvre ses tiroirs et ses armoires et je fouille dedans. Et puis je me maquille le visage comme elle et je m'habille comme elle, avec ses vêtements de dame et puis je mets un soutien-gorge, tu sais je commence à avoir de la poitrine maintenant, et puis aussi je fume des cigarettes, j'aime bien parce que, sur le filtre, il y a les traces de mes lèvres rouges , j'aime bien ça. Et puis je m'allonge sur le grand lit avec Lulu, c'est mon gros chat, il est gris et je ne l'aime pas parce qu'il dort tout le temps...
Et l'homme s'imaginait alors cette petite fille sur le lit, maquillée maladroitement avec un corsage trop grand pour elle et...
Et Justine se mit à chuchoter, à parler tout bas dans l'appareil...
- Et puis, je t'appelle, parce que je pense à toi, je t'appelle...
Et puis... elle raccrocha.
- Et ouis quoi !... allô, allô !
Le lendemain, à l'heure dite, le téléphone sonna et il décrocha l'appareil et la jolie petite voix demanda :
- Tu m'écoutes ?
Et l'homme répondit :
- Oui je t'écoute , Justine.
Cette nuit la petite fille paraissait boudeuse et peut-être un peu triste aussi.
- Voilà, je ne veux plus aller à l'école, je ne veux plus y aller, j'ai plus envie, je n'aime personne làbas, ce sont tous des cons et des idiots, j'ai plus envie, c'est fini, j'irai plus.
- Mais pourquoi, il s'est passé quelque chose de pas bien aujourd'hui ? demanda l'homme.
- Non, il ne s'est rien passé, rien du tout, comme d'habitude, il ne se passe jamais rien là-bas et je m'y ennuie, c'est tout. Là-bas, j'attends toute la journée, et il ne se passe rien. J'attends que l'école commence pour que cela finisse plus vite, mais les journées sont trop longues et ça n'en finit jamais. J'attends que l'on m'apelle au tableau mais on ne m'appelle jamais. J'attends que les garçons m'embrassent pendant la récréation mais ils ne le font pas, où alors ils ne savent pas. J'attends que l'on me raconte des trucs impossibles mais on m'apprends que des choses stupides.
Voilà, c'est tout, j'attends là-bas pour rien, toute la journée car il ne s'y passe jamais rien, j'aime pas ça, j'ai l'impression que je n'existe pas. J'irai plus, voilà.
- Mais tu ne peux pas ne plus aller à l'école, Justine, tu as encore besoin d'apprendre, tu es comme toutes les petites filles et les petits garçons de ton âge, tu es encore si petite, dit l'homme, inquiet, mais qu'est-ce que tu vas faire si tu n'y vas plus ?
- J'irai brûler toutes mes poupées dans un grand champ de blé, voilà, voilà ce que je vais faire, dit-elle presque menaçante. Oh ! et puis non, je les ferai plutôt griller dans le four de la cuisine, oui ! c'est ça, je les attacherai toutes nues, et puis j'allumerai le four, je le mettrai à 250 degrés et puis je regarderai à travers le vitre, j'aimerai ça, et aussi j'y mettrai Lulu, par la même occasion, lui aussi. Voilà ce que je ferai, et ça sera plus drôle que l'école, ça c'est sûr, voilà salut !
Et elle raccrocha.
La petite fille avait encore dit tout ça si naturellement, mais avec dans la voix un peu plus d'excitation qu'à l'accoutumée et l'homme l'avait écoutée, comme toujours. Le lendemain comme la veille, à l'heure dite, il s'approcha du téléphone et attendit la sonnerie.
- Tu sais, la seule et unique personne que j'aime après mon papa, c'est mon grand-père, mais il est malade lui aussi il est tout le temps assis sur un fauteuil, toute la journée, il est devant la fenêtre de sa chambre et il regarde les sapins dans le jardin. On dirait qu'il essaye de faire quelque chose, on dirait qu'il essaye de rêver... Peut-être qu'il pense à quelqu'un, mais personne ne le sait parce qu'il ne parle plus, mais moi je le sais son secret, je suis la seule à le savoir, à qui il pense, cela se voit dans ses yeux, et puis ma grand-mère est morte alors... Alors des fois, je vais le voir, et je m'assois sur ses genoux et je lui fais des câlins, et je lui dis très fort que je l'aime, d'ailleur je m'habille exprès en robe ce jour-là parce-que je sais qu'il aime ça, j'écarte un peu mes jambes et il me tripote en dessous, et puis après, il s'endort. Ca lui fait plaisir à mon grand-père, j'en suis sûre, alors je suis heureuse ces jours-là et je pleure...
Parce que tu sais, je me sens inutile, oui c'est ça, inutile, je n'ai plus de papa, ma maman est absente tout le temps et mes frères n'en ont rien à foutre de moi, alors je me sens inutile, pour la vie...
Et comme la veille, il y eut le silence, et comme les autres jours, il y eut le bruit léger, le souffle doux des 2 respirations.
- Tu m'écoutes toujours monsieur, demanda alors une petite voix au bord des larmes.
- Oui je t'écoute Justine...
On aurait dit que lui aussi était au bord des larmes.
- Tu sais, hein ! mes parents sont séparés.
Et comme hier, elle raccrocha, subitement.
Quand le téléphone sonna le lendemain, l'homme était assis dans le couloir, comme les autres jours.
Il avait éteint la lumière dans l'appartement, il était pratiquement dans le noir, il pensait que l'obscurité convenait à cette conversation. Il devait avoir la quarantaine, peut-être un peu moins, il n'avait pas d'alliance au doigt. Il était vêtu simplement d'un caleçon blanc trop grand pour lui. Il essayerait sans doute, comme les autres jours, d'imaginer le visage, le corps, le style aussi qui pouvait coller à cette voix de petite fille, cette voix de la nuit, la voix de Justine.
- Depuis que mon papa est parti à l'hôpital, ma maman, elle va avec d'autres papas... elle fait l'amour avec eux, ça se passe toujours le dimanche, je les ai vus. Ils sont tout nus sur le lit et ils n'arrêtent pas de se toucher et de se caresser, et maman, elle crie souvent, je trouve ça rigolo de les regarder, je me cache derrière la porte et je vois tout et eux, ils ne voient pas, d'ailleurs ils s'en foutent que je sois là ou pas, ils croient que je dors dans ma chambre.
La voix presque brisée, l'homme dans le couloir demanda :
- Et tes frères, qu'est-ce qu'ils pensent de tout ça !
- Mes grands frères ? Mais ils s'en foutent aussi et puis ils font la guerre avec les fourmis, répondit simplement la petite fille. Ils bombardent avec du feu toutes les fourmis qu'il y a dans le jardin, alors elles brûlent vivantes sous nos yeux, elles doivent avoir mal parce qu'elles se tortillent, moi j'aime bien regarder.
Mes deux frères, ils font ça avec des bouteilles de lait vides, en plastique. Ils les mettent au bout d'un bâton en bois et ils l'enflamment. Après il y a des milliers de gouttes de feu qui tombent sur les fourmis. Mes deux frères ils disent que c'est comme au Viêt-nam, les bombardements au napalm, c'est la guerre contre les fourmis. Quand elles reçoivent la pluie de feu, elles courent de tout les côtés, elles essayent de s'échapper, mais c'est impossible ; mes deux frères ils sont les plus forts. Mais c'est dommage qu'on ne les entende pas crier, les fourmis, parce que cela doit faire très mal. Tu sais si ça crie, les fourmis ? Moi j'aimerais bien les entendre crier.
- Oui, ça crie les fourmis, Justine, mais elles sont tellement petites que tu ne peux pas les entendre, c'est dommage hein !
- Oh oui, c'est dommage.
Et puis en chuchotant elle lui dit encore :
- J'ai envie de coucher avec toi, j'ai envie de faire l'amour avec toi aussi, comme maman et les autres, j'ai envie que l'on soit tout nus tous les deux et que tu me caresses et que tu me touches et que tu aies du plaisir comme maman, oui j'ai envie de ça, j'ai envie de te fais plaisir. Je t'aime et ouis de toute façon quand je me déguise en maman, je me masturbe en pensant a toi.
- Tu te quoi ?
Comme les autres jours, à l'heure dite, elle raccrocha.
Et l'homme se retrouva une nouvelle fois seul avec l'appareil à la main et là il se mit a pleurer, à pleurer fort et à crier aussi, tout seul dans l'appartement sombre, et des larmes glissèrent sur sa bouche et ses lèvres se trempèrent de salive et de larmes. Les sanglots durèrent longtemps encore, et parfois on l'entendait murmurer : " Moi aussi je t'aime, moi aussi... "
Le lendemain à l'heure dite, le téléphone resta muet, l'homme devant l'appareil ne bougeait pas et restait immobile. Cette nuit- là, le téléphone ne sonna pas, cette nuit, ni les deux suivantes, et l'homme devint de plus en plus inquiet, de plus en plus triste aussi.
Justine lui manquait.
La quatrième nuit, à l'heure dite, le téléphone sonne. Il décrocha très vite et demanda, à la différence des autres fois :
- C'est toi Justine, c'est toi ?
Personne ne lui répondit, mais il savait que c'était elle, il le savait, il l'entendait respirer pas loin de lui, tout près de lui, dans son oreille.
Alors il voulu lui dire :
- J'ai envie de te donner des baisers de papillons autour des oreilles, autour et dedans comme un petit chat.
- Alor c'est ça, tu veux faire l'amour avec moi ? dit elle.
- Euh non ! non ! se reprit-il non ! Justine ce n'est pas ça, c'est juste...
Mais elle raccrocha violemment, ou simplement, il ne le saura jamais. Et il se rendit compte qu'il n'aurait pas dû lui dire ça, comme ça. Ce n'était pas ce que Justine attendait de lui.
Et il se mit a penser que tout ça n'était peut être qu' un rêve, mais il n'en était pas sûr, ce n'étais pas sa vie, ce n'était pas la vie d'aujourd'hui ni celle où tout irait bien, où tout serait serain, celle où tout irait bien, où tout serait comme avant...
Près de l'homme assis, dans le couloir, dans le noir, il y avait une petite table de nuit où reposaient délicatement une sorte de garrot en caoutchouc beige, un briquet avec à côté des bouts de coton ; il y avait aussi une petite cuillère sale et dans un verre d'eau trempait, évidemment, une seringue...